Je sens qu'on est parti pour un long catalogue d'idées reçues anticapitalistes primaires mais qu'est ce qu'on
peut vraiment y faire tant le processus est caricatural jusqu'à l'étourdissement? Ringardisés l'État, le domaine public et tout ce qui y est assimilé, la main invisible du marché devait tout
harmoniser. La décrédibilisation de l'état a bien été une entreprise de longue haleine par des media, des politiques et souvent des hauts fonctionnaires qui lui doivent tout mais expliquent
doctement que moins d'État, c'est mieux pour tout le monde.
José K est de mauvaise humeur depuis quelques jours semble-t-il mais ce matin du 29/09/2008, il nous apparait
dans El País comme flottant sans vie, plongé dans ses souffrances, après tout ce qu'on a écrit sur la crise depuis les hypothèques pourries, tout
s'est vraiment écroulé? Il a supporté l'avancée progressive et imparable de tel ou tel dirigeant politique ultralibéral, des féroces ennemis de la présence de l'État dans la vie économique. José
K pleure sur les Lehman, Merrill et AIG et toujours ce papillon pour lui dire que des banquiers imprudents des USA profonds se sont amusés au Monopoly des subprimes et voilà un charpentier,
relation de sa voisine, Paco Garcia Pérez, qui se retrouve sans emploi à Vallecas. C'est sur le ton d'une fable sinistre que José María Izquierdo caricature l'ultralibéralisme qui a tant été à la
mode ces deux dernières décennies avec le démantèlement des systèmes de santé ou l'éducation. Un monde fallacieux a été bâti et le voilà par terre. Et pour José K, si des hommes comme Greenspan
ou Rodrigo Rato, n'ont rien prévu ni rien surveillé, c'est qu'ils y ont participé. On a juste l'impression de tourner en rond avec les inévitables Fuld ou Daniel Mudd et Richard Sayron, de chez
Fannie et Freddie avec respectivement 8 et 15 millions € pour partir. Le sous tire d'Izquierdo le signale: c'est assez hypocrite de mettre les caisses de l'état à contribution pour réparer la
crise financière déclenchée par une bande de voyous sans scrupules qui ont réussi à mettre leurs entreprises en faillite et ont mis en échec tout le système financier mondial.
L'intervention de l'état est inéluctable pour l'économiste José Luis Feito dans El País du 01/10/2008. Feito n'a pas envie de s'attarder sur l'aspect avidité, après tout, c'est la nature humaine, pas faux en soi, il faut le reconnaitre.
L'explication est populaire mais elle lui semble populiste. Ce sont juste des comportements assemblés de différents individus qui finissent par nuire au bien être. Feito estime que la Fed a
commis une grave erreur en maintenant les taux réels à un niveau bas pendant longtemps.
Le nouveau désordre mondial nait de la réduction de la mondialisation à sa seule dimension économique ou tout
simplement financière (la Repubblica 02/10/2008) et le séisme de ces derniers jours est venu balayer l'idée de la croissance, la richesse sans le
travail et sans communauté de référence, sans cette responsabilité publique et les règles qui s'ensuivent. La mondialisation pensait se dispenser de la politique alors que le citoyen cherche à
qui s'adresser pour être soutenu dans une période où l'inquiétude est en expansion. La révolution financière internationale a défié l'autorité traditionnelle de l'état nation vers qui se tournent
les citoyens, comme toujours en cas de crise. Le problème c'est d'avoir encore un état ou une société.
Qui sert qui ou quoi? Le peuple, dans sa grande majorité salarié, dont la productivité accrue ces dernières
années a pu consolider les plus values et justifier les investissements privés, et à plusieurs reprises publics, dans tel ou tel secteur d'activité? Ou bien les financiers qui avec leurs
investissements ciblés dans des activités ou des régions peuvent faire et défaire des états?
Le Süddeutsche Zeitung du 01/10/08 termine sa page 2 avec le
titre "Le marché doit servir la société", effectivement, on n'en a jamais été aussi proche. Friedhelm Hengsbach est présenté comme un jésuite professeur en éthique chrétienne de la société, pas
franchement un gauchiste ou un cryptocommuniste prêt à pendre par les tripes les patrons voyous et autres requins des marchés financiers. Il trouve remarquable que les experts financiers n'aient
pas réalisé l'enchainement des risques financiers. Et dire qu'on supposait que les risques de crédit et d'activité qui pourraient toucher une institution se laisseraient endiguer. Malgré la
différence entre un système financier US basé sur les risques effrénés, la rentabilité et un modèle européen qui apparait plus durable avec des actionnaires plus patients, ça n'empêche pas que
tous le pays de la planète sont aspirés par la crise financière US et que le dépassement de cette crise sera bien un défi global. Hengsbach rappelle tranquillement que tout marché, y compris
celui des titres et autres papiers à valeur est une émanation culturelle et sociale qui doit être soumise aux normes de la justice et de la loyauté. Et Hengsbach nous rappelle que l'évêque de
Limbourg, Frank Kamphaus, avait insisté sur le point qu'avant, la place du marché et du village était entourée de l'église, de l'école, de l'hôpital et de la mairie et que sans ces institutions
sociales, il n'y aurait pas pu avoir de marché. Rappelez moi juste laquelle des institutions a pris le pas ces dernières années sur les autres… je sais, c’est facile de critiquer mais après tout,
je trouve que j'invente rien et puis bon, je suis pas là pour être gentil. Toujours Hengsbach (nan, je suis pas amoureux…) qui s'attend à des corrections importantes au niveau politique et mental
des acteurs financiers et des politiciens. Il est peut être un peu optimiste, surtout que d'après lui, les experts financiers doivent reconnaitre que la stabilité de la sphère monétaire, c'est
plus que la somme des rendements des entreprises de finances. La finance internationale doit être soumise à la mission publique d'améliorer la qualité de vie de la population mondiale et surtout
celle des pauvres. Il sait pas à quoi il a échappé, Hengsbach, un fichage pour agitation politique chez Edvige. C'est vrai qu'une institution comme la BCE semble bien partie pour protéger les
plus humbles. Federico Rampini, dans La Repubblica du 01/10/2008 n'hésite pas à parler de tigre de papier et il s'attarde malicieusement sur le cas
Dexia avec notre magyaro-neuilléen préféré, élevé dans l'admiration du modèle américain qui se retrouve aujourd'hui obligé de nationaliser et suivant, malgré lui, l'exemple de Tonton il y a un
quart de siècle.
Un truc à vous coller des nuits interminables comme Brown et ses potes (Independent du 09/10/2008) qui sont restés un long moment à négocier avec les banques pour sortir le plan de dépannage financier pour ces braves, ils tenaient
même à coups de plats indiens (the Balti Bailout…)… The Independent note que le plan de sauvetage est balaise et historique mais suffira-t-il? La
vache, qu'est ce qu'il leur faut? 50 milliards £ pour recapitaliser les banques brits, 200 Mrds £ de liquidités pour faire tourner la machine plus 250 Mrds pour garantir les finances des banques
à moyen terme. The Independent note que ça peut satisfaire les critiques mais les marchés? Le plan de secours a bien été reçu par les leaders de la
City mais les traders ont continué à coter les actions à la baisse… Il leur faut quoi en plus? Right what's coming up round the corner: la chute actuelle va juste se transformer en récession et
ça pourrait même s'écrouler un petit peu plus, quelque chose ressemblant à la grande dépression, cheer up lads. Le Süddeutsche Zeitung du 26/09/2008
revient sur le livre de Kenneth Galbraith (Le Grand Crash) avec un parallèle des scenarii de 1929 et celui d'aujourd'hui, avec l'avidité, l'arrogance et l'exubérance en lignes de conduite, de
saines valeurs en quelque sorte. Un boom immobilier et l'écroulement de ce même marché immobilier, un prélude à la vraie crise, quelle que soit l'époque. Hoover, illuminé, prédisant à ses
concitoyens des années 20 qu'on n'avait jamais été aussi proche de la fin de la pauvreté, un truc qui sonnerait bien chez Bush et consorts. La différence devrait être que tout le monde,
scientifiques, banquiers centraux et gouvernements auraient du retenir la leçon. Pas sûr, les USA ont vécu à
crédit et ont pris le monde en otage. Ils ont cru que les dollars allaient se multiplier, les gens sans moyens ont pu s'embarquer dans des crédits immobiliers. La Fed et la SEC sont venues couper
le robinet. La question que se pose le Süddeutsche Zeitung, c'est qu'est-ce qu'ils ont fait jusqu'à présent?
Détail marrant et il
manquait plus que ceux là pour rigoler, c'est que les vainqueurs pourraient être les banques russes qui ont déjà connu leur crise il y a 10 ans avec la fermeture de certains établissements et
certains observateurs verraient même une chance dans cette crise pour continuer à se consolider.
Le Frankfurter Allgemeine
Zeitung (26/09/2008) prend la rhétorique du 11 septembre 2001 quand le Ministre des Finances allemand Steinbrück déclare que rien ne sera plus comme avant. Les conséquences du massacre en
chaine se feront sentir jusque sur ce côté de l'Atlantique avec comme le prédit le Frankfurter Allgemeine Zeitung une croissance qui se rétrécit
comme à la machine à laver, un chômage à la hausse et moins de recettes fiscales. Tu voulais moins d'état, il aura encore moins de marge de manœuvre
Pas de quoi paniquer avec Freedland dans le Guardian du
08/10/2008 qui titre que nos leaders sont incapables de dompter la bestiole: une crise pour la démocratie. Je trouve que la nouveauté serait que le processus maelstromique lancé depuis plusieurs
mois serait démocratique au sens premier du terme avec une volonté populaire qui serait l'initiatrice de tout ce mélimélo, le peuple, cette pauvre masse anonyme aurait presque décidé de se payer
les élites bancaires alors qu'en fait ces technocrates dorés sur tranche n'ont jamais fait grand cas de la volonté populaire. J'ai juste un truc qui me vient à l'esprit (si, si, des fois quelque
chose se passe entre mes oreilles et juste en dessous de mes cheveux…): j'ai l'impression de me retrouver comme dans les films de science fiction à 2 balles de quand j'étais gosse, le syndrome
chinois. Une centrale nucléaire dont le réacteur s'emballe pour atteindre un niveau de fusion tel que l'engin traverse la terre pour déboucher en Chine. Ça tombe bien, le meltdown financier qu'on
expérimente actuellement est tel qu'un abysse se creuse et que tout ça va redéboucher chez les Chinois qui sont les heureux bénéficiaires de l'endettement yankee depuis quelques années. Selon des
estimations (De Volkskrant 03/10/2008), ce sont 1000 milliards $ sur les 1800 Mrds $ de réserve que les Chinois détiennent qui sont investis sur la
dette US. Tiendraient–ils les USA par des parties vitales? Comme dit Freedland, rien n'est impossible maintenant: 2 banques brits qui perdent 40% de leur valeur en une journée. Quand on pense
(toujours Freedland) qu'à une époque la nationalisation d'une ou deux grandes banques suffisait à se faire taxer de gauchiste fantaisiste, ça devient maintenant la norme avec la City et un ancien
Chancellor conservateur demandant plus que ça et le plus vite possible. Dire qu'avant ça semblait ridicule de penser qu'un système bancaire pouvait tomber en faillite, maintenant, c'est un pays
qui peut déclarer banqueroute.
Ben justement, à ce propos, je repasse par l'Independent du
09/10/08 où c'est assez marrant de voir des municipalités anglaises dans les choux parce qu'elles ont investi dans les banques islandaises. Au moins 5 boroughs de Londres sont concernés dont
Westminster, la classe quoi: après les avoir mis à sac il y a 14 siècles, les vikings leur remettent une peignée. C'est ça l'Europe. Le Morgen
(09/10/08) fait un tableau détaillé de la situation islandaise en voyant même un avantage à toute cette bourrasque: c'est que maintenant c'est une destination touristique pas chère, mais bon,
pour les cocotiers et malgré le réchauffement climatique il faudra attendre encore un peu. Le Morgen détaille cette saga des temps modernes avec un
pays dont la population se situe en taille entre des villes comme Anvers et Gand mais dont les banques ont eu les yeux plus gros que le ventre (comme beaucoup de monde d'ailleurs) et se sont
embarquées dans des investissements et reprises en Finlande, au Danemark, en Suède ou au Royaume Uni. Les entreprises islandaises emploient 150 000 personnes à l'étranger. Le Volkskrant du 09/10/08 parle d'épargnants d'Icesave qui sont plongés dans l'incertitude, plus personne au bout du fil quand ils appellent leur guichet préféré
et la Nationale Bank (DNB) des Pays Bas est en réflexion avec les autorités islandaises. C'est vrai que c'est pas rien 120 000 Néerlandais attirés par des taux de 5,25% et tout ça qui représente
1,6 milliard €. Je ferme la parenthèse et je reviens sur Freedland qui nous rappelle que ça fait une paye (c'est le mot, tiens…) que la balance a penché vers les faiseurs d'argent, une révolution
de voir éclater le vieux système de Bretton Woods avec ses taux de change fixes, tout ça pour entrer dans l'ère des marchés incontrôlables. L'impuissance est clairement affichée et les gens
veulent une main de fer pour contrôler ce cirque. La gauche, ou plutôt certains à gauche, faut être juste, mettaient en garde depuis des années que les entreprises prenaient plus de poids que les
nations et la crise ne fait que révéler que les peuples et leurs représentants ont peu ou pas de contrôle sur ce qui peut les affecter directement… difficile d'être plus clair.
Je m'étais gardé quelques spitting images avec des portraits
hauts en couleur de ces grands patrons, gourous, wheeler-dealers, tycoons ou capitaines d'industrie comme on dit si bien dans les colonnes des quotidiens hexagoanux. Arrogance est l'un des
premiers mots du Independent du 19/09/2008 lorsqu'on s'attarde sur l'accusation portée contre les Hedge Funds et les maitres de l'univers aux
commandes de cette galaxie financière, intouchables, des fat cats comme on en rêverait. Named and shamed? N'exagérons rien avec Richard Fuld en tête, le Gorille (je l'invente pas, c'est son nickname sur Wall Street) qui, à la direction de Lehman Brothers, se fait une fortune aux dimensions "herculéennes" comme
dit le quotidien. Jimmy Cayne, Président de Bear Stearns, dont la partie de bridge de Detroit a été gâchée par la Fed qui refuse de perfuser sa banque, ou bien John Mack, directeur de Morgan
Stanley, qui se retrouve à quémander de l'aide à qui veut l'entendre. Chacun ses petits soucis et on retrouve nos héros préférés dans des journaux comme le Guardian du 08/10/2008 qui commence fort son récit de l'audition de Fuld par la Chambre des Représentants : un sommet pour ceux qui critiquaient la culture de
l'enrichissement prévalant à Wall Street (je cite le Guardian). Fuld en plein exercice d'humilité, se disant horrifié par la fin d'une institution
vieille de 158 ans. Le chef du Comité d'analyse Henry Waxman, qui n'hésite pas à sortir sa calculette (woh, le mesquin) et qui arrive à une rémunération totale pour Fuld de 480 millions $ sur 8
ans avec des pics de 91 M $ en 2001 et 89 m$ en 2005. La question qui tue de Waxman : votre boîte est en faillite, le pays est en crise et vous arrivez à garder 480 M $. Est-ce que c'est juste?
On continue avec l'énumération des propriétés de Fuld, une villa en front de mer d'une valeur de 14 M $ (avant les subprimes? Nan, je plaisante… ça c'est pour les pauvres…), une collection d'art
avec des peintures valant des millions de $. Y'en a qui savent vivre.
Faut pas se décourager pour si peu et Chris Patten nous explique dans le Guardian du 19/09/2008 que la mondialisation est bonne. Pas peur d'aller à contre-courant le mec… les anti-mondialisation (ou anti-globalisation, vous
choisissez, et puis c'est marre) lui donnent quelques cartouches en s'en prenant à tout ce qui ressemble à ces grosses entreprises multinationales apatrides écraseuses de cultures tout en surfant
sur la blogosphère, s'envoyant des e-mails sur leurs laptops fabriqués en Chine avec les derniers softwares de la boîte du binoclard le plus riche du monde, les SMS sur les cellulaires des plus
gros réseaux télécoms du monde. J'ai pas envie de tomber dans le procès rapide contre la mondialisation, il est juste toujours marrant de constater que ce front rassemble de tout, des
écoguerriers à piercing et joueurs de tablas dans les prés aux péquenots rondouillards déjà bien subventionnés depuis plusieurs générations. Après tout une vache européenne coûte 913$ par an en
subventions et les aides dans les pays riches viennent encore plus enrichir les agriculteurs déjà pas vraiment dans le besoin. Patten signale que la plupart des investissements au niveau
international réalisés par les pays riches sont dirigés vers les 30 économies en phase d'industrialisation. Les recettes dans le commerce et les investissements ont débouché sur une croissance
qui a tiré un grand nombre de gens de la pauvreté. La mondialisation passe aussi par des organismes supranationaux qui peuvent intervenir pour réguler certaines entreprises ou faire valoir des
standards en termes de production, de législation ou de santé. Au cours des années 90, le nombre de personnes en Asie vivant dans l'extrême pauvreté est passé de 486 millions à 275 millions et la
mondialisation est souvent mieux vue dans les pays en voie de développement que chez les pays riches où on a vite tendance à confondre mondialisation et américanisation, ce qui n'est pas vraiment
la même chose effectivement, à moins d'être particulièrement myope, mais ça, c'est un autre débat.